10. S’engager dans la cité

            La soumission au gouvernement sous lequel nous vivons est un de nos principaux devoirs. L’apôtre le recommande à tous les chrétiens sans exception : « Que toute âme soit soumise aux puissances supérieures » (Rm 13, 1). Il nous apprend que toute puissance vient de Dieu, et que partout où nous apercevons la suprême puissance, nous y devons reconnaître l’autorité de Dieu même, voir son image dans celui qui en est revêtu, et révérer en lui le souverain Maître qui, […]a pu seul lui donner la force de commander […] aux nations[…] et […] de s’y soumettre quand elles n’ont rien qui soient évidemment contraire à la loi divine, non par contrainte, mais par un motif de conscience, en vue de Dieu ; payer exactement les impôts, la taille, les droits, les charges, et les contributions de toute espèce, que le gouvernement exige.[…]

          Confondus avec le reste des citoyens, soumis aux mêmes charges, et devant, en vertu de notre profession, tendre à la perfection, nous leur devons en ceci l’exemple, comme dans tous les autres points de la vie chrétienne. Il convient donc que nous nous acquittions de ce devoir, non seulement sans murmure, mais avec joie, et de manière que le gouvernement soit convaincu il n’y a point de sujet plus fidèle et plus soumis, que ce qui sont le plus fortement attaché à la loi de Dieu. […]

            Que pourrait désirer de plus le gouvernement, sinon que nous fassions servir à l’utilité publique, tout ce que nous avons de forces et de talents ? Tel est le but de notre profession, et les saints engagements que nous y prenons, en détruisant en nous toute vue du propre intérêt, qui est l’ennemi capital du bien public, ou du moins en nous obligeant à en détourner nos regards, les fixer uniquement sur l’utilité générale. C’est à elle que nous consacrons nos soins, nos travaux, nos veilles, nos facultés d’esprit et de corps, notre santé, nos vies. Tout particulier parmi nous, quelque fortuné qu’il puisse être, ne peut, en vertu de ses engagements, appliquer à son propre usage que ce qui lui est nécessaire ; tout le reste de son bien doit tourner à l’utilité publique.

             Cette exposition simple de nos principes n’a rien qui ne doive plaire à la justice du gouvernement, et tandis que nous y serons fidèles, comme nous nous le proposons et que nous osons l’espérer de la bonté du Seigneur, nous accomplirons à son égard ce qui nous est prescrit par l’Apôtre, de « faire le bien non seulement devant Dieu, mais encore devant les hommes ».

                       Neuvième lettre circulaire, 26 septembre 1808, Paris 1935, pp. 311–314 passim

La neuvième lettre circulaire est daté du 26 septembre 1808 soit de l’époque où pierre de Clorivière a enfin retrouvé la liberté. L’empire napoléonien refuse toutefois de reconnaître les associations religieuses et une situation nouvelle s’est créée suite aux persécutions larvées de Fouché et de Réal et à l’emprisonnement qu’a connu Clorivière. La Société des prêtres qui a cependant continué à se développer grâce à ses encouragements et à l’action discrète mais réelle d’Adélaïde de Cicé, apparaît plus nécessaire que jamais. Être inséré dans le monde n’est plus seulement une donnée de fait, ni même un « genre nouveau » de vie religieuse, elle répond à un besoin nouveau : être présent au cœur du combat qui se livre dans la société, être semblable à ceux qu’on veut conquérir, être mêlé à ce qu’on doit transformer comme l’est le levain dans la pâte.

Le début de la lettre a rappelé qu’il fallait se conformer au cœur du Christ, vivre la pauvreté comme étant la base de la « perfection évangélique », avoir pour modèle la Vierge Marie, persévérer dans sa vocation en pratiquant les conseils évangéliques. Toutes ces indications ont été formulées dans les lettres précédentes qui doivent être complétées par le devoir d’édifier ceux qui vivent dans le monde. Pierre de Clorivière s’attache alors à évoquer les exigences de ce devoir.

Être membre de nos Sociétés (du cœur de Jésus et de Marie) réclame d’abord la soumission (obéissance) aux autorités légitimes : celle de l’Évangile pour les clercs, celle des autorités civiles pour le citoyen, celle des parents pour l’enfant. Cette soumission reçoit « une nouvelle vigueur de nos saints engagements » (p. 303). Si Clorivière s’attarde à évoquer la place de « l’obéissance religieuse » c’est-à-dire celle à avoir vis-à-vis des autorités que sont les Évangiles, les supérieurs dans les Sociétés, cette obéissance donne davantage de force aux autres obéissances. Obéir aux autorités légitimes permet de les rassurer sur des soupçons qu’elles pourraient avoir sur l’obéissance religieuse des membres. Sans doute ici, Clorivière a-t-il en mémoire les interdictions des vœux qui pèsent sur les clercs et les chrétiens en général depuis la Révolution, mais il a en vue les objections que les évêques formulent quant à une soumission aux responsables des Sociétés qui risquerait d’être en conflit avec la leur. Sur ce dernier point, notre fondateur invite les membres à une réserve, dans l’attente de temps meilleurs, c’est-à-dire le moment où les Sociétés auront une pleine reconnaissance par l’Eglise.

Pour Pierre de Clorivière, il est clair que les « engagements religieux » constituent un ciment et un perfectionnement de la soumission à avoir à l’égard des autorités extérieures aux Sociétés. En promouvant l’obéissance des membres des Sociétés, le fondateur veut rassurer les autorités de l’Eglise ou de l’État, en affirmant que les membres des Sociétés ne s’opposent pas à leur autorité puisqu’à la différence des ordres religieux qui formeraient des entités marginales, ces membres appartiennent totalement à la société civile et, pour les clercs, au clergé séculier soumis aux évêques.

Les vœux des membres des Sociétés sont la meilleure manière qui soit de servir la société tout entière. L’ennemi « du bien public » n’est-il pas la recherche de l’intérêt propre de l’individu ? Les vœux détournent les membres des Sociétés d’un éventuel repli sur soi-même pour n’avoir en vue « que l’utilité générale » (p.313).

Les vœux orientent toute la personne vers le bien commun dans la société civile : les activités, les engagements, les préoccupations des membres des Sociétés sont entièrement au service de la société civile. Et ceux qui possèdent une fortune personnelle sont appelés à ne garder pour eux même que le strict nécessaire. La Société du cœur de Jésus elle-même, doit mettre à la disposition de la société civile tout ce qu’elle posséderait.

Passant d’une application du vœu de pauvreté au bien commun, Pierre de Clorivière souligne que le vœu d’obéissance serait nul et non avenu, s’il mettait en opposition aux autorités celui qui s’y serait engagé.

Les principes affirmés par le fondateur ne peuvent que séduire la justice d’un État.

Après ces réflexions fondamentales sur le bien commun ou « bien public » la lettre du fondateur passe en revue les devoirs des membres envers leurs semblables. En fonction des liens professionnels (militaires, magistrats, financiers, médecins, commerçants indépendants ou non, ouvriers), de la situation occupée par chacun dans la société, les membres des deux Sociétés mettront leur point d’honneur à servir d’exemple et à imprégner leur milieu de vie des qualités des divins cœurs de Jésus et de Marie. Si Pierre de Clorivière prend la précaution de dire qui ne détaillera pas les devoirs de chacun, il les envisage cependant avec précision.   Pour les enfants, : respect, obéissance, piété filiale, assistance aux parents ; pour les parents, amour, soins spirituels et corporels à leurs enfants ; pour les clercs : être images vivantes de l’Homme–Dieu, respirer l’Esprit de Jésus-Christ, être tout à tous ; pour les laïcs, respect, service, assistance des prêtres surtout en cas de persécutions. Le fondateur aborde alors les devoirs selon le rang et la condition de chacun : serviteurs, seigneurs, nobles, pauvres et riches : chacun se regardera comme homme de Dieu. De tels comportements présentent d’immenses avantages, il n’y aura plus que « d’excellents citoyens, des hommes vraiment attachés à la patrie, des magistrats intègres, des commerçants et des artisans honnêtes, des jeunes stimulés par les aînés, des pauvres sortis de la misère. Quel bonheur, pour les villes que de compter en leur sein grand nombre de ces personnes ! »

Michel Van Herck PC J

 

Questions d’approfondissement.

 

–          Comment est-ce que je me préoccupe concrètement du « bien public » ?

–          Fais-je une relation entre mes voeux et mes engagements, (ou ceux que je devrais prendre) dans le monde ?

–          Quel regard est-ce que je porte sur l’univers politique de mon pays ? de l’Europe ? de l’Afrique ? de l’Asie ? de l’O.N.U. ?

 

 

A retrouver dans la revue Cor Unum n° 5, 2019

 

mars 31, 2020

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