2. Fonder en profondeur

« Les conseils évangéliques s’adressent à tous les chrétiens, il n’est pas fait mention de vie claustrale ou cénobitique dans l’Évangile. Dans tous les temps, dans tous les états susceptibles de la perfection évangélique, grand nombre de personnes, hommes et femmes, ont parfaitement observé dans le monde les conseils évangéliques. La vie d’une multitude de sainte et de saintes qui se sont sanctifiés dans le monde en est la preuve évidente. »

                                                           Documents constitutifs de la Société du cœur de Jésus, 1935,p 401

Voilà comment Pierre de Clorivière répondait, en 1803, à Mgr Jérôme de Cicé, archevêque d’Aix. Ce dernier objectait à la nouvelle fondation un argument tenu par plusieurs évêques : « La pratique des conseils évangéliques est impossible dans le monde ». L’argument sera repris également par bon nombre de canonistes de la Curie romaine de l’époque.

La condition séculière.

Certes, la vie au cœur du monde n’est pas sans danger. Mais celle des cloîtrés ne l’est pas davantage. L’histoire de la sainteté la souvent montré, ne serait-ce qu’en rapportant les tentations d’un saint Antoine l’ermite, et les Pères du désert ne sont pas en reste pour exprimer les moyens avec lesquels ils repoussaient les assauts de Satan.

Notre condition séculière nous confronte à une société dont la règle n’est pas celle de l’Évangile et nous sommes appelés à travailler avec des personnes qui ne partagent pas notre foi. Cette situation nous fait comprendre la nécessité de nous orienter essentiellement vers Dieu comme étant notre fin (Principe et fondement, Exercices spirituels 23). C’est là le fruit d’une décision intérieure à prendre et non le résultat d’un cadre extérieur de vie que nous aurions choisi.

Nous n’avons pas à nous séparer physiquement du monde pour vivre l’Évangile et renoncer on mondanités, pour reprendre une expression du pape François. Le séculier, homme ou femme, laïc ou prêtre, continue à demeurer dans son logement, à rester en relation avec sa famille, à garder ses ressources, à prévoir son avenir. Les choix à faire et le renoncement à opérer sont au niveau de notre cœur. Cette situation est parfois plus difficile à vivre qu’une rupture visible, car elle réclame une justesse aiguë de discernement est une force permanente pour résister aux compromissions qui s’annoncent constamment.

Un cœur à cœur.

« Pourrions- nous n’être pas pénétrés d’estime et d’affection pour un exercice dont nous aurons connu les avantages inestimables ? En conséquence, nous regarderons comme le temps le plus précieux de la journée les heures qui seront particulièrement destinées à la prière. Ces moments où l’âme reçoit sa réfection ; ou, dégagée de tout autre soin, elle s’occupe uniquement de celui pour lequel elle a été créée ; où tout la rappelle à Dieu ; où elle peut, sans contrainte, donner un libre essor à ses saints désirs, ces moments seront pour elle ce que l’aliment est à l’homme pressé de la faim, ce que la mère et au poisson qu’on aurait tiré de son élément. »                                                                                                                      (Prière et oraison DDB, 1961,p 71)

Pour Pierre de Clorivière, il est indispensable que ceux qui sont livrés aux multiples activités du monde, et surtout au rythme effréné qu’impose à beaucoup la société, prennent du temps pour se refaire. Se dégager des contraintes du monde, prendre du recul est indispensable à notre équilibre.

Plongés dans la jungle du monde, nous aurons le souci de porter le cri des hommes et le nôtre pour le charger d’espérance. Nous nous ferons les porte-parole devant le Seigneur de toutes les misères humaines que nous côtoyons ou que nous percevons par les médias. Notre mission consiste à redire à tous l’espérance que nous plaçons en un Dieu souvent ignoré par beaucoup.

Une telle prière est souvent silencieuse et se vit dans l’anonymat de la rue, des commerces, des entreprises. Elle est un acte de foi dans la présence mystérieuse de Dieu qui se révèle comme le maître de l’impossible.

L’accueil d’un événement, d’une rencontre apparaît comme un don de Dieu et rend la vie plus facile : nous devenons alors des contemplatifs dans l’action.

Cette prière est appelée à devenir incessante et, pour cela, elle doit se nourrir de temps forts où elle se prolonge par des rencontres personnelles et intimes avec le Seigneur. L’Évangile nous montre comment Jésus au plus fort de ses activités missionnaires et lors des moments décisifs de sa mission, prenait le temps de s’arrêter longuement pour des dialogues secrets avec son Père, souvent tôt le matin ou tard la nuit.

Une spiritualité d’incarnation.

L’intuition de Clorivière en fondant la Société du cœur de Jésus est de faire se rencontrer deux appels évangéliques : travailler au développement du monde et suivre Jésus du plus près possible.

D’une part, il s’agit d’aimer le monde qui est création de Dieu, de le respecter et d’en promouvoir les valeurs. Cet appel doit trouver une réponse la plus totale possible : s’insérer dans les réalités créées, y participer de manière active, être solidaire de celui-ci en refusant tout repli hors du monde.

D’autre part, il s’agit d’aimer Dieu en suivant l’exemple de Jésus qui est allé jusqu’au don total de lui-même par amour des hommes et refus de toute compromission avec le péché.

On pourrait résumer cette spiritualité d’incarnation par une image : tenir en même temps la main de nos frères humains et celle de notre frère aîné, le Christ. Nous sommes appelés à orienter les réalités du monde vers le Père : c’est là notre fin et la source de notre bonheur (Principe et fondement)

Michel Van Herck, PCJ

A retrouver dans Cor Unum ,n°2/ 2018

avril 26, 2019

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