5. Être spirituel

  L’homme intérieur qui voudrait n’agir, autant que la faiblesse humaine et la condition de la vie présente le lui permettent, que par ce principe divin qu’il possède en lui-même, et qui n’est autre chose que l’Esprit vivifiant par lequel il a été régénéré et fait enfant de Dieu, et qui s’est communiqué à lui plus abondamment dans les autres sacrements, selon ces paroles de l’apôtre : « la charité de Dieu a été répandue dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous a été donné ». (Rm 5, 5) ; l’homme intérieur se rapporte lui-même et toutes ses actions à Dieu. Dans tout ce qu’il fait il ne cherche que le regard de Dieu ; et par ce qu’il sait que les regards divins sont attachés sur ce qu’il y a de plus intime en nous, « Dieu plus intérieur à mon cœur », que c’est l’hommage du cœur qu’il attend de nous : « Dieu regarde le fond du cœur » (1 R 16, 7), il s’applique avant toute chose à réformer ce qu’il y a dans son cœur de vicieux et d’imparfait, et tous ses soins tendent à embellir en lui-même c’est image que Dieu y a gravée de son Divin Etre et qui n’est aperçu que de lui.

              C’est là son occupation de tous les moments ; la continuité de ses travaux, les fatigues du corps, les besoins de la vie, la dissipation des voyages, les soins multipliés, l’embarras des affaires, ne peuvent le lui faire oublier, ni même l’en distraire. Il fait mille choses différentes, et toutes ces choses ne sont qu’une pour lui. Ces emplois, sa situation varient, mais son objet est toujours le même. Il ne veut, il ne se propose en tout cas accomplir la volonté de Dieu. Sous quelque forme qu’elle se montra lui, dans la bonne et la mauvaise fortune, dans la maladie ou la santé, dans les épreuves voulait consolation, dans les fers ou dans la liberté, elle lui apparaît toujours également aimable, également digne de son respect et de son amour. Tout élève son esprit vers Dieu, lui seul a enflammé son cœur. La prière est comme son élément, il ne vivrait point sans elle. Les travaux et les sacrifices lui plaisent, parce qu’ils lui fournissent le moyen de faire à Dieu quelqu’ offrande qui lui soit agréable. Il ne rejette point le repos et de saints loisirs, parce qu’il peut s’y livrer sans crainte aux attraits du divin amour.

                                       8e circulaire, in Lettres circulaires 1799-1808, Durassié, Paris, 1935,pp. 266–267

La huitième circulaire envoyée par Pierre de Clorivière aux membres de ses deux Sociétés a été rédigée le 17 mai 1806, à la prison du Temple. Suite au complot contre Napoléon auquel avait participé son neveu Limoélan, Pierre de Clorivière fut soupçonné d’y avoir collaboré. Suite à cette accusation, il resta en prison durant quatre années.

Il dédie sa lettre « Sur l’esprit intérieur » « à des personnes véritablement chrétiennes qui désirent avancer chaque jour dans les sentiers de la perfection ».

Partant de la 1e Pi 3, 4, notre fondateur entend montrer « l’excellence et la nécessité de l’esprit intérieur ». Une première partie précise la nature de cet esprit, les trois autres se veulent pratiques, selon son habitude: il indique les vertus auxquelles doit s’appliquer cet homme, avant de préciser les avantages de l’esprit intérieur et les motifs, et de développer enfin cet esprit ainsi que les moyens de l’acquérir.

Être habité par un grand désir.

Ignace avait été un homme de désir : il désirait Dieu plus que tout, ce qu’il évoque dans le Principe et fondement (Ex.Sp.n° 23). En fidèle disciple de celui-ci, Pierre de Clorivière exprime aux membres de la Société que l’homme intérieur cherche à n’agir que pour Dieu. Il est animé par l’Esprit qui fait de lui un enfant de Dieu, et il reçoit la vie divine par les sacrements. L’homme intérieur se réfère en toutes ses actions à Dieu. Selon la formule bien connue « il cherche à voir Dieu en toute chose et voir toutes choses en Dieu ».

Être un homme (une femme) de désir vaut pour les membres des Sociétés, aujourd’hui pour nous membres de la F.C.U., mais plus largement pour tout homme. En effet, ce qui nous fait avancer dans l’existence, c’est le désir. Désir profond de vivre, de survivre, de se surpasser. Nous nous fixons des objectifs, mais une fois qu’ils sont atteints, nous ne restons pas en repos. Au-delà de ceux-ci qui sont limités, nous aspirons à davantage parce que nous sommes créés par un Autre vers lequel nous sommes attirés, même si nous l’ignorons.

Et nous partageons ce désir, –ce tourment peut-être-, avec toute la création. La matière est mouvement de transformation, les plantes croissent, les animaux évoluent poussés par leur instinct. Mais l’homme, lui, est conscient du désir qui mène le monde. Saint Paul dira que la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu, gémissant dans les douleurs de l’enfantement (Rm 8, 19-22).

À la suite de l’expérience d’Ignace, Clorivière nous redit donc que « l’homme intérieur se rapporte lui-même et toutes ses actions à Dieu ».

Se recevoir de Dieu.

« Si les regards divins sont attachés sur ce qu’il y a de plus intime en nous » l’homme sait «  que c’est l’hommage du cœur qu’il attend de nous […] et s’applique avant toute chose à réformer ce qu’il y a dans son cœur de vicieux et d’imparfait ».

Animé par le désir de servir Dieu, nous savons comme Ignace en a fait l’expérience peu avant sa conversion, qu’il nous faut avancer en opérant des ruptures. Aux moments de joie succèdent les moments de désolation où nous prenons conscience de nos limites : nous sommes marqués par le péché. Celui-ci n’est rien d’autre qu’une recherche de notre bonheur, mais qui est mal orientée. Notre désir n’est plus Dieu lui-même, mais des objets – des idoles, dira l’Ecriture -, qui deviennent des Dieu pour nous. Nous rééditons l’expérience primordiale d’Adam et Eve (Gn 3, 5).

Pour redevenir les hommes intérieurs que nous sommes appelés à être, Pierre de Clorivière nous appelle à la conversion : accepter de recevoir notre vie d’un autre, de celui qui est notre créateur. Nous n’accéderons au bonheur désiré qu’en faisant usage de notre liberté pour abandonner l’image de notre moi auto- suffisant.

Embellir l’image de Dieu.

Ignace a fait diverses aux expériences mystiques après sa conversion et durant son séjour à Manrèse. Il y a perçu les relations intimes qui étaient tissées au sein de la Trinité. Dans les Exercices spirituels il invitera à méditer longuement les souffrances endurées pour nous par le Christ en croix. Clorivière sera, quant à lui, impressionné par la contemplation du cœur du Christ auquel il donnera une grande place dans sa vie spirituelle et qu’il proposera aux membres de sa Société du Cœur de Jésus.

Pour embellir l’image de Dieu, trop souvent enfouie en nous sous les nombreuses occupations et les soucis quotidiens, Pierre de Clorivière propose à ses disciples de prier. « La prière, dit-il, est comme l’élément de l’homme intérieur : il ne vivrait pas sans elle ». L’expression est à comprendre dans le sens où l’on dit familièrement « il est dans son élément, il est comme un poisson dans l’eau ». Tout, dans notre vie, est appelé à trouver sens dans la prière. Elle nous permet non seulement de relier à Dieu tout ce que nous faisons au long de nos journées à travers l’exercice de nos responsabilités, mais elle nous permet surtout « d’embellir notre image de Dieu en le percevant comme le créateur, l’auteur de toute chose ». Cela nous aide aussi à percevoir que toute la création est bonne, et donc notre monde d’aujourd’hui.

Que ta volonté soit faite.

Dans la prière, nous pourrons discerner ce qui, dans notre vie, est volonté de Dieu et volonté propre. Ces deux pôles qui nous attirent successivement et de manière souvent concurrente, créent en nous la division : « nous faisons mille choses différentes » alors que, pour l’homme intérieur, nous rappelle P. de Clorivière, toutes ces choses ne sont qu’une pour lui.

La volonté de Dieu ne peut être trouvée que dans une rencontre de Dieu, dans une expérience de Dieu. Et pour nous disposer à cette rencontre dont Dieu a à l’initiative, il y a un moyen simple, enfantin, pourrait-on presque dire, c’est l’exercice, l’entraînement. Nous savons ce qu’est un exercice : c’est un moment de la vie découpée dans la durée et dans l’espace. Il a un début une fin. Il se passe dans un lieu déterminé : une salle de sport, une table de travail… ou un oratoire. Il s’impose ou est proposé par un moniteur, un pédagogue, un accompagnateur spirituel. Et après son exécution, il est revu, relu, corrigé. Enfin, pour acquérir une aisance progressive, les exercices doivent être répétés régulièrement. Il en va de même pour la prière et la quête de la volonté de Dieu.

Nous n’arriverons à dire en vérité « Dispose de moi selon ton entière volonté » (prière d’Ignace) qu’à la condition de nous disposer, jour après jour et dans la patience, à laisser Dieu agir en nous.

 

Questions pour la réflexion et un partage.

–          Qu’évoque pour moi le mot « désir », bien différent du mot « envie » ou « besoin » ? Dieu y a-t-il une place ? Laquelle ?

–          À quelle rupture suis-je appelé ?

–          Comment est-ce que j’embellis mon image de Dieu ? De l’univers ?

–          Quels sont les moyens que je me donne pour unifier ma vie ?

Nous pouvons partager cela dans notre groupe ou avec notre accompagnateur personnel.

Michel Van Herck, PCJ

 

septembre 8, 2019

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