7. Un couple spirituel

  Mademoiselle,

           […] Vous avez encore bien des imperfections ; vos mauvaises inclinations ne sont pas encore mortifiées comme elle devrait l’être. La vanité, l’envie, la lâcheté vous livrent tour à tour de pénibles combats. Elles influent souvent sur votre conduite ; quelquefois même, vous vous laissez vaincre et vous perdez tout à coup de vue vos meilleures résolutions.

            Et bien ! Que devez-vous en conclure ? Que vous êtes ici-bas dans un temps et dans un lieu de combat ; que vous ne devez jamais mettre bas les armes, pas même un seul instant ; qu’il faut vivre dans une vigilance continuelle ; que tout serait à craindre pour vous si vous vous endormiez dans une fausse sécurité. Mais ne croyez pas pour cela que tout soit perdu. Ne croyez pas que les combats que vous avez livrés soient inutiles. Non, ce n’est pas le signe que vous soyez peu avancée dans la vertu. Les âmes lâches sont contentes d’elles-mêmes. Celles qui font de généreux efforts pour avancer dans la perfection aperçoivent au contraire, en elles-mêmes, une foule de misères. Dieu les leur fait apercevoir afin d’exciter par là leur ardeur, et de les retenir toujours dans de bas sentiments d’elles-mêmes.

         Entrez donc dans les vues de Dieu. Cette connaissance, qu’il vous donne, est un effet de sa bonté qui demande toute votre reconnaissance. En seriez-vous moins misérable, si vous connaissiez moins vos misères ? Cette connaissance, loin de vous abattre, doit au contraire vous remplir de confiance, parce que Dieu ne vous la donne, que parce qu’il veut aussi vous donner la force nécessaire pour vous en délivrer. Priez. Travaillez. Mais sans inquiétude. Votre travail est nécessaire, mais que ce soit un travail paisible. Comptez bien moins sur vos efforts que sur la bonté du Seigneur. […] Demandez continuellement à être délivrée de vos misères, mais supportez-les avec patience, tant qu’il ne plaira pas à Dieu d’exaucer votre prière. Que ces misères servent à vous rendre plus humble, qu’elles vous tiennent toujours dans une sainte crainte, et vous en aurez tiré un très grand avantage.

         Votre manière d’oraison me paraît bonne. […].

           Je ne vous approuve pas de n’avoir pas demandé à votre confesseur la communion quotidienne. Vous en avez besoin. Si elle vous est refusée, accepter ce refus. Vous aurez fait ce qui est en vous ; le Seigneur sera compte et saura y suppléer.

           Pour votre projet, vous attendez de moi une décision. Et je me sens porté à vous la donner, après avoir consulté le Seigneur et dit la sainte messe à cette intention. Vous pouvez vous rendre [chez les filles de] la Croix. Mais cela suppose que votre confesseur sera de cet avis. […]. Si votre confesseur est d’un autre avis, n’insistez pas. Vous aurez devant le seigneur le mérite de la volonté. S’il approuve cette démarche, ne cherchez pas d’autres conseils. [… Fait tout ceci sans lenteur, mais aussi sans précipitation. Les œuvres du Seigneur veulent être faites avec prudence. […].

 

                                              Lettre du 29 septembre 1787 à Adélaïde de Cicé, in Correspondance 1787–1804, Beauchesne, pp 37–38

 

Ayant été nommé supérieur du « Collège des Laurents » à Dinan, Pierre de Clorivière accompagne un certain nombre de personnes de la ville. C’est ainsi qu’il rencontre Adélaïde de Champion de Cicé. Elle est née à Rennes le 5 novembre 1749. Elle est à la douzième d’une famille dans laquelle trois enfants sont morts en bas âge, trois sont officiers, deux sont évêques et le père est décédé peu après sa naissance.

Une femme généreuse et inquiète

Adélaïde a fait vœu de chasteté et communie fréquemment. En 1777, elle entre à la Visitation de Rennes où sa mère devient pensionnaire. Son frère Jean-Baptiste, évêque d’Auxerre, s’arrange avec son confrère de Rennes pour l’empêcher d’entrer au noviciat, ce qui l’oblige à retourner vivre avec sa mère dans l’hôtel familial. Ayant perdu sa mère en 1784, elle loge au Carmel de Rennes, puis chez les Hospitalières des Incurables, enfin chez les Dames Budes, une communauté féminine séculière, sans clôture ni vœux solennels ni costume, faisant vœux de chasteté et d’obéissance mais gardant leurs biens propres. Adélaïde a l’idée de faire de même et elle imagine une règle inspirée de cette communauté ainsi que de la Visitation. Les membres feraient les trois vœux et se livreraient à des activités caritatives en visitant les malades. La communauté se fonderait sur la prière.

Elle s’ouvre de ce projet à Clorivière le 4 août 1787. Elle échangera avec lui plus de 200 lettres entre cette date et 1818. Elle connaît des blocages psychologiques qui l’empêchent de répondre à l’appel qu’elle ressent. Clorivière interviendra souvent pour l’exhorter à sortir de ses doutes et de ses hésitations : c’est le sens de la lettre dont nous venons de parcourir un extrait. Adélaïde de lui répondra à la mi-octobre ce qui suit :« J’avais dit à mon confesseur, avant de recevoir votre lettre, que vous m’aviez dit de lui demander la permission de communier tous les jours, mais que j’avais pourtant quelqu’ inquiétude, parce que, quoi que vous eussiez insisté sur ce point- là d’abord, je pensais qu’en me connaissant davantage vous pouviez avoir changé d’avis et ne plus compter que je sollicitasse cette grâce que j’avais comptée, lors de la fin de la retraite, vous demander de nouveau, si c’est toujours votre sentiment ». (In Correspondance, o.c. p 261–265)

Adélaïde vit sous le régime des permissions (de communier, de montrer une lettre, de parler de son projet) et elle est soumise à l’autorité que représente pour elle son confesseur( l’abbé Boursoul), sa famille, Clorivière. Elle est incapable de se déterminer et sombre facilement dans l’introspection : d’après elle, son confesseur ne veut pas qu’elle poursuive son projet de vie religieuse à cause de son « inégalité d’humeur » et de « son extrême sensibilité et susceptibilité ». « Tout cela vient, dit-elle, de ce que je ne sais. Me vaincre, mais puis-je espérer me réformer à l’âge que j’ai, de manière à ce que mes défauts ne fassent pas une grande difficulté ? ».

Un homme ferme et bon

Envahie par les scrupules, elle envisagera le 26 novembre 1787 de faire un vœu d’obéissance à Clorivière qui refusera. Alors qu’elle cherche à plaire à Dieu, Clorivière va l’aider concrètement, mais discrètement, à simplifier son cœur pour s’ouvrir à Dieu : « Le temps est un grand maître, lui dit Clorivière. Au reste, ce que je dis ici n’est pas une loi pour vous ; c’est un avis que je vous donne et qu’il vous est libre de suivre ou de ne pas suivre, selon ce que vous le jugerez conforme aux inspirations du Seigneur ». (Lettre du 29 septembre 1787).

Si les propos de Clorivière sont très fermes, et qu’il agit sans doute à la manière des directeurs spirituels de l’époque, ils sont cependant empreints d’un grand réalisme, d’un souci de la rendre libre et d’être attentive à l’œuvre de l’Esprit-saint qui l’oriente vers le centre que constituent les Cœurs de Jésus et de Marie.

Dans ses courriers, Clorivière devra souvent revenir sur ses insistances pour aider Adélaïde à progresser avec courage, même si son tempérament la pousse fréquemment à se recentrer sur elle-même. Clorivière l’encourage à développer son projet d’aide aux pauvres et pour cela à garder la propriété de ses biens. Il voit dans son désir de pratiquer les trois vœux un excellent moyen au service de son projet. Alors qu’elle souhaite se rattacher à des communautés existantes pour y trouver le soutien d’une vie commune, il l’aidera à évoluer vers plus d’indépendance, d’autant plus que les circonstances l’y pousseront bientôt. De plus, Clorivière, face à son comportement qui suscite les vives critiques de son entourage, discerne peu à peu que sa voie n’est pas celle de la vie religieuse, et, tout en lui rappelant les règles du discernement, il respecte son choix : chercher le plus grand bien, ne pas se laisser piéger par une ferveur excessive, se confronter aux circonstances et demander l’aide de l’Esprit-saint. (Lettre du 21 octobre 1788,ib. p. 56)

 

Michel Van Herck, Pcj

Questions pour un partage.

–        Comment est-ce que je me sens soutenu par mon accompagnateur dans les luttes de mon existence ? Ces suggestions mettent-elles à progresser ? Ont-elles pu provoquer un blocage ?

–        Ai-je partagé à mon accompagnateur, à mon groupe, un projet qui me tenait à cœur ? Comment a réagi ?

–        Qu’est-ce que j’attends d’un accompagnateur ? Lui ai-je exprimé mes attentes, mes difficultés envisageaient les pistes qu’il m’a peut-être proposées ?

–        Si nous sommes, l’accompagnateur et moi, de sexe différent ; cela me pose-t-il problème occasionnellement ? Est-ce que je lui parle de ses difficultés ? Est-ce que je lui dis en quoi je me suis senti soutenu ?

novembre 17, 2019

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