En ces temps troublés

                 Dans tout ce qu’il fait, l’homme intérieur ne cherche que le regard de Dieu… il fait mille choses différentes, et toutes ces choses ne sont qu’une pour lui. Ses emplois, sa situation varient, mais son objet est toujours le même […] il ne se propose en tout qu’accomplir la volonté de Dieu. Sous quelque forme qu’elle se montre à lui, dans la bonne et la mauvaise fortune…, dans les épreuves ou les consolations, elle lui apparaît toujours […] également digne de son respect et de son amour. Tout élève son esprit vers Dieu […] (L.C. pp 266 – 267).                   C’est surtout, dans le cours des choses humaines, soit publiques, soit particulières, que les sentiments de l’homme intérieur paraissent le plus clairement. Là où d’autres ne voient qu’enchaînement de causes historiques, il élève plus haut ses vues, […] il voit l’Eternel devant qui tous les âges s’écoulent avec la rapidité d’un torrent. Et il discerne, à travers les grands événements qui changent la face de la terre, les vues de sa divine sagesse, ce qui concourt à sa gloire et au salut des hommes. Dans la détresse, cette vue lui permet de répéter avec le Christ : « Pourquoi ne boirai-je pas le calice que me présente la main du Père plein de tendresse ? » (Jn 18, 11) (L.C. p 276 – 278).                 Regardons tout dans les vues de la divine Providence et avec les yeux de la foi. Nous sommes dans les temps où le Seigneur nous commande de nous livrer à une joie sainte et à la plus douce confiance. Ce n’est pas que la nature ne ressente toute sa faiblesse et qu’elle ne craigne d’y succomber. Nous ne devons pas en être surpris après ce que notre divin Maître a voulu éprouver au jardin des Olives […]. Unissons nos dispositions à celles de Jésus-Christ dans son agonie. Je regarde comme bienheureux le sort de nos frères et la confiance que j’ai de leur sort ne me permet pas de prier pour eux. (Lettre à A. de Cicé, t.1, p.107)                                            Lettre circulaire n°8 du 17 mai 1806, in L.C. p 262 ss et Lettre à A. de Cicé, sept 1792 in Lettres t. 1, p.107  

            En mai 1720, Marseille est ravagée par une épidémie de peste apportée par « Le Grand Saint-Antoine », un navire qui revient d’Orient. Elle causera plus de 30.000 décès à Marseille et 100.000 en Provence avant de se répandre en différentes régions. En 1830, le choléra provenant du Bengale, sévit en Europe. Ces grandes épidémies se répandent un peu partout, mais se situent soit avant la naissance de P. de Clorivière soit après. Toutefois la dysenterie fera des ravages un peu partout en France en 1779, sous Louis XVI. Elle aura pour foyer les régions de Brest et de Saint-Malo et décimera les troupes de Louis XVI qui prenaient part à la guerre contre l’Amérique soulevée contre l’Angleterre.

            Il est surprenant de constater que notre fondateur n’évoque jamais le mal qui a marqué le pays une quinzaine d’années avant sa naissance, pas plus qu’il ne fait allusion à l’épidémie qui frappe sa région d’origine qu’il regagne en septembre 1779. Car il vient d’y être nommé curé de Paramé, une paroisse voisine de Saint-Malo. Le fait est d’autant plus étonnant que Clorivière a un très grand souci de se conformer aux événements « qui expriment la volonté divine ».

            En effet, Clorivière est un disciple des grands spirituels jésuites que sont Lallemant, Huby, Surin et Caussade. Ces auteurs, qu’il connaît bien, insistent fortement sur la fidélité à l’Esprit- saint. Ce- dernier fait discerner par ses motions intérieures quel est le désir du Christ. Ce chemin de discernement spirituel est le plus court et le plus facile pour atteindre la sainteté, bien qu’il soit exigeant, remarque Clorivière. N’y parviennent que les hommes de prière qui acquièrent une grande liberté spirituelle (2 Co 3, 17).

            L’Esprit guide la prière de ses fidèles en prenant l’initiative. Il les met dans un état d’écoute, de disponibilité. Ils deviennent ainsi sensibles au désir de Dieu, à sa façon de concevoir la vie des hommes. L’Esprit- saint purifie les disciples du Christ, les simplifie, les dépossède de leur volonté propre. L’Esprit les rend capable d’écouter et de rencontrer les autres, car il renouvelle sans cesse leur désir de mieux connaître Dieu et les hommes.

            P. de Clorivière consacre à ce sujet toute une lettre circulaire – la 8e, du 17 mai 1806– alors qu’il est emprisonné au Temple. Il y décrit l’attitude fondamentale qui permet de « voir, d’user, de juger » de tout selon le Seigneur. C’est ce qu’on appelle « le discernement des esprits » c’est-à-dire choisir les orientations conformes à la volonté de Dieu.

            « Devenir un homme intérieur » ne consiste pas, selon notre fondateur, à acquérir des vertus mais à acquérir une manière d’être et d’agir qui transforme en profondeur tout notre comportement. L’homme intérieur est celui qui perçoit en chaque chose, en chaque événement et en chaque action ce qui est le plus caché, c’est-à-dire l’œuvre de Dieu et « ses desseins ». Un tel homme se distingue du commun des mortels qui est « dominé par ses passions ». Bien sûr, l’homme intérieur éprouve aussi les mêmes mouvements affectifs, les mêmes caprices que les autres hommes, mais il apprend à « suspendre son action » pour ne pas y céder au premier mouvement. Il est conscient d’être habité par « un autre principe de vie » et il « consulte l’Esprit Saint pour agir ». Et ce dernier influe sur le déroulement habituel de ses occupations, de ce qui fait le tissu de sa vie.

            Quelles sont les occupations de l’homme intérieur ? Qu’est-ce qui donne sens à sa vie ? Cet homme n’est pas d’abord préoccupé par sa réussite professionnelle, sociale ou familiale. Il subordonne tout à la volonté de Dieu et prend le temps nécessaire à la prière (Jn 6, 27). Son seul désir est de « réformer ce qu’il y a d’imparfait dans son cœur ». Dès lors, toutes les appréciations des événements, de nous-mêmes et des autres, se trouvent modifiées. Nous ne « nous laissons plus éblouir » par nos dons naturels qui assurent notre réussite habituelle, mais nous « les cultivons davantage, si nécessaire, pour le bien ». Parmi les dons à cultiver, P. de Clorivière note l’obéissance et l’humilité, en particulier dans les épreuves et les contradictions. L’homme intérieur se laisse guider par la vue de Jésus se faisant obéissant jusqu’à la mort de la croix et cela l’incitera « à ne plus mettre de bornes à son amour pour l’humiliation et pour la croix » (L.C. p. 268).

            Si la manière dont Clorivière s’exprime a pu paraître étrange à ses contemporains, comme à nous-mêmes aujourd’hui, ce qu’il vise c’est d’indiquer l’attitude que doit avoir « l’homme intérieur » au regard de « l’homme extérieur » ou de « ses rapports avec les choses extérieures dont il est entouré de toutes parts ». Ces « choses extérieures » ce sont les éléments naturels, l’usage que nous en faisons, les personnes, ou encore ce qu’Ignace de Loyola appelle « les créatures ». Ainsi, il paraît surprenant qu’il ne prie pas pour des prêtres morts martyrisés :sa confiance en la Providence est telle qu’ils sont accueillis comme bienheureux auprès d’elle.

            Personnellement, avec un accompagnateur, en groupe, nous sommes invités à « vérifier » notre vie quotidienne, c’est-à-dire à faire la vérité sur elle. Sommes-nous des « hommes intérieur » ou des « hommes extérieurs » ?

                                                                                                                                                                                                                                                                    Michel Van Herck, PCJ

Questions pour un approfondissement seul et en groupe.

  • Partant d’un fait actuel lié aux événements que nous connaissons, faisons une révision de vie.
  • Mes réactions, celles de mon entourage, sont-elles empreintes de discernement face aux événements actuels : jugements sur le monde politique, sur ceux qui aident les éprouvés du moment, sur ceux qui ont peur… ?
  • « Il faudra se remettre à vivre, mais pas comme avant » affirmait Boris Cyrulnik dans une interview du 31 mars à un grand quotidien belge. Réagissons à ce propos.
  • Comment est-ce que je perçois l’existence et les personnes qui m’entourent ? Comment est-ce que je me situe devant elles ?
  • Quelles sont les réactions, mes comportements, ma façon d’agir, « d’user de tout » comme dit P. de Clorivière ?
  • Comment est-ce que je discerne, j’apprécie, je juge les personnes, les événements ?
juin 2, 2020

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *