6. La prière, mémoire de Dieu, mémoire de l’homme.

Quel rapport l’oraison chrétienne entretient-elle avec la mémoire ? L’oraison n’est pas un exercice de mémoire à proprement parler. C’est une mise en présence de Dieu, une attention à ce qui vient dans notre intériorité tournée vers le Seigneur. Mais nous sommes un, sensibilité, intelligence, volonté, mémoire. Devenir présent à soi, se recueillir, être dans le silence ne produit pas un vide intérieur. La mémoire se met à ‘fonctionner’. De plus, l’oraison n’est pas qu’une méditation de pleine conscience. Elle est entrée en Jésus-Christ, dans l’histoire de libération qu’il propose à chacun.

L’afflux du passé dans l’oraison.

Le premier acte de l’oraison consiste à se mettre en présence du Seigneur, c’est-à-dire à arrêter la précipitation, à s’essayer au recueillement intérieur. C’est souvent à ce moment que remonte le passé : bons moments et blessures, relations réussies et rancunes vivaces, sans compter tout ce qui est enfoui.

L’oraison ouvre ainsi la mémoire. Malheur à qui ne maîtrise pas ses pensées et laisse son attention divaguer, car il peut en devenir extrêmement gris, triste. Comment assumer spirituellement cet « afflux de mémoire » dans l’oraison ? Par la mise en présence silencieuse du recueillement. L’orant se tourne intérieurement vers le Christ. Il accueille les évènements passés tout en restant tourné vers le Seigneur. Il se reconnaît touché, souffrant, et s’expose à sa puissance divine de guérison, puis revient au présent, au silence, à l’offrande de soi au Seigneur.

Le souvenir du péché fait-il surface ? C’est le moment de le reconnaître avec authenticité, de demander pardon, en présence de l’amour miséricordieux. Le souvenir d’un vécu beau et bon remonte-t-il ? Reconnaissons ces dons, remerciant Dieu quelques instants, dans le silence de la présence divine. Notre volonté accueille ainsi ces retours de la mémoire et nous conduit à les présenter à l’amour de Dieu, qui guérit, pardonne ou donne de les goûter comme des bénédictions. Cet acte de mise en présence purifie la mémoire, guérit les souvenirs. Il la rend sensible à la beauté du monde, à la bonté des gens. Tout l’être remercie le Créateur et présente le passé au Sauveur. Nous devenons plus sensibles à toute chose, et aussi plus unifiés.

Faire mémoire des merveilles de Dieu

L’oraison ignatienne nous conduit ensuite à écouter le Christ dans sa parole. Dans les exercices spirituels, le retraitant, après la mise en présence, est mis face à l’histoire de Jésus, depuis l’Incarnation jusqu’à l’Ascension. Il accède à une autre mémoire que la sienne : la mémoire des actes du Père sauvant le monde par son Fils. L’oraison fait pénétrer dans une histoire transcendante, divine, celle de Dieu le Père qui veut le salut de tous les hommes et qui décide d’envoyer le Christ. En devenant chrétiens, nous entrons dans cette histoire, et l’oraison de contemplation nous y aide

Comment ? Simplement en regardant : visualiser une scène évangélique, laisser résonner les paroles, les gestes de Jésus, de Marie, des disciples et par là connaître le Christ : « Commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, il leur inter­préta dans les Écritures ce qui le concernait ». (Luc 24, 27) ! Le regard s’affine et apprend à connaître le Christ intérieurement. Par exemple, le troisième point de la contemplation de la nativité (Exercices 116) dit : « Regarder et considérer ce qu’ils (Joseph et Marie) font : leur voyage, leur peine pour que le Seigneur vienne à naître dans une extrême pauvreté. Et au terme de tant de peines, après la faim, la soif, la chaleur, le froid, les injustices, les affronts, il va mourir en croix ; et tout cela pour moi. Puis, réfléchissant, tirer quelque profit spirituel ».

Cette histoire est celle de Jésus : c’est de son passé que je fais mémoire. Dans la contemplation de cette histoire passée, Jésus me devient présent, lui le Ressuscité présent avec nous à tous les instants du temps. Le Verbe éternel me devient présent par cette mémoire des œuvres de Dieu dans l’histoire. Aujourd’hui, l’oraison le révèle, il demeure en moi, il fait en moi son travail de transformation, de purification par l’Esprit saint. Il me donne de choisir de le suivre et de mourir avec Lui.

Un exercice fécond.

Ce regard très concret sur Jésus dans sa vie, sa passion et sa résurrection est porteur de fruit spirituel pour ma vie. « Pour moi, il s’est incarné » dit sans arrêt Ignace de Loyola. Cette incarnation se fait par le sentir plus que par l’intellect. Jésus s’offre à moi aujourd’hui et m’attire dans son histoire. La proposition des prières qui concluent l’oraison (les colloques) vise à recueillir les découvertes, à entrer dans la conversation avec Dieu le Père qui me veut à son service, avec le Fils qui se fait proche ou avec la Vierge Marie. L’insistance d’Ignace pour tenter de ‘toucher’ Jésus dans ce qu’il est (par les sens, par l’imaginaire) accentue cette entrée vivante, corporelle dans l’histoire de Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés.

Allons plus loin. La mémoire joue encore un rôle dans l’oraison lorsqu’elle se termine. Ignace en propose une relecture : « L’exercice terminé, assis ou en me promenant, j’examinerai pendant un quart d’heure quel en a été le succès : s’il n’a pas été heureux, j’en rechercherai attentivement la cause et, l’ayant découverte, je m’exciterai au repentir, afin de me corriger dans la suite ; s’il a été heureux, j’en rendrai grâces à Dieu notre Seigneur, et me conduirai une autre fois de la même manière. » (Exercices 77). Ce moment est extrêmement important pour intégrer l’oraison dans sa vie : maîtriser ses pensées dans l’oraison est la condition pour grandir dans l’union attentive au Seigneur. Cela suppose de ne pas laisser place à l’ennui, combler le vide par des paroles et au fond, ne pas entrer vraiment en prière.

La prière d’Alliance

Ainsi, l’oraison nous ouvre à la mémoire des hauts faits de Dieu, notamment à travers les mystères de la vie de Jésus. Mais qu’est-il de la mémoire dans nos vies et prière au quotidien ? Nos journées sont un ensemble d’évènements qui se bousculent à grande vitesse. Leur accumulation sans recul ne permet pas de mesurer la grandeur divine des évènements, leur portée éternelle ou au contraire leur insignifiance ou leur vanité. L’acte de mémoire ouvre sur une autre dimension : Il permet que naisse en nous un esprit de louange, une volonté concrète de changement de vie, une prière pour les autres et un désir d’aller de l’avant. C’est le sens, notamment, de la prière d’Alliance : la vie de la journée (ou de la semaine) y est passée en mémoire.  Cinq formules la résument : « Me voici », « Merci – Loué sois-tu », « Pardon », « Je te prie pour… », « Que désires-tu de moi demain ? ». Une démarche de mémoire du réel, sous le regard du Seigneur, qui tourne vers l’avenir. Dans ce réel, le Seigneur se révèle comme créateur et Sauveur. Pas ailleurs. La mémoire des bontés de Dieu dans nos vies (loué sois-tu) nous transforme en adorateurs. La mémoire de notre péché, l’examen (pardon) nous sanctifie en nous purifiant. La mémoire du monde qui souffre (je te prie pour) nous convertit en intercesseur. La mémoire de ce que Dieu nous prépare pour demain (que désires-tu de moi ?) nous convertit en êtres donnés à sa volonté. La prière d’Alliance, nourrie par l’éveil de notre mémoire croyante, permet ainsi à Dieu de prendre davantage corps dans le concret de notre humanité personnelle.

Un double acte de mémoire réalise donc en nous tout un travail d’unification et d’union à Jésus-Christ. D’une part, nous entrons dans la mémoire de l’histoire du Seigneur (par l’oraison) qui purifie, guérit du péché et nous fait choisir d’être à son service. D’autre part, nous entrons dans notre mémoire d’homme (par la prière d’Alliance) et nous laissons transformer progressivement pour devenir des êtres unifiés qui « louent, honorent et servent le Seigneur et par là sont sauvés » (Principe et Fondement).

 

P. Jean-Michel Moysan

PCJ, Quimper.

novembre 17, 2019

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