6. Mémoire d’une inspiration

« Fortement résolu de se rendre, lorsqu’il en serait temps, dans les missions du Maryland, il s’occupa sérieusement devant Dieu de ce qu’il pourrait faire pour le bien de ces missions ; et que ce qui lui vint d’abord à l’esprit, fut de tenter si, par le moyen de quelques personnes, on ne pourrait pas obtenir du Saint-Père que les missionnaires du Maryland, qui avaient tous étés jésuites, pussent reprendre leur premier état.

Cette pensée lui revenait souvent à l’esprit. Elle le frappa plus fortement qu’à l’ordinaire, un matin, le jour de Saint-Vincent-de-Paul, le 19 juillet 1790. En même temps, il lui fut dit comme intérieurement, d’une manière très vive : « Pourquoi pas en France ? Pourquoi pas dans tout l’univers ? »

Au sortir de l’oraison du matin, il fut tout à coup frappé d’une pensée qui attira toute son attention. Il lui fut découvert, comme dans un clin d’œil, et cependant dans un assez grand détail, un genre de vie telle à peu près que celui qu’il a tracé. […]

Pour subvenir aux besoins pressants de l’Eglise, une nouvelle société religieuse d’hommes qui ne respirerait que la gloire de Dieu et le salut du prochain, paraîtrait bien nécessaire. Mais, dans un temps où l’on détruisait les anciens ordres religieux, il faudrait qu’elle se formât comme à l’insu des peuples et en quelque sorte malgré eux. […]

                          Relations de l’inspiration de la Fosse-Hingant, 19 juillet 1790, in Documents historiques, Paris, 1935,  p 15 et suiv.
 

Étant en repos pour quelques jours dans la propriété de son beau-frère à la Fosse-Hingant, près de Paramé (Bretagne), Pierre de Clorivière est habité « en un clin d’œil » par une pensée intérieure qui s’impose à lui : « Pourquoi pas en France ? Pourquoi pas dans tout l’univers ? ». Cette pensée bouscule le projet qu’il avait alors de partir évangéliser le Maryland.

Il rapporte cet événement dans trois récits avec des variantes qui ne remettent pas en cause le fond de l’événement. Nous percevons dans cette triple relation l’importance que Clorivière accorde au commencement de l’œuvre originale « dont le plan devait être utile à l’Eglise ».

Le premier récit apparaît dans la partie politique du commentaire de l’Apocalypse qu’il rédige fin août–début septembre 1794, sous la Terreur. Le deuxième viendra plus tard, dans un courrier adressé à Paccanari, fondateur des Pères de la foi, en octobre 1800, et le troisième, dans une lettre à M. Maugendre, prêtre de Rennes, auquel il présente sa nouvelle société en mai 1808.

Les trois récits, rédigés à la troisième personne, insistent sur la soudaineté de cette pensée survenue au cours de son oraison. L’ouverture de la question « Pourquoi pas dans tout l’univers ? » suggère que le sujet de sa méditation pourrait concerner l’ensemble du monde chrétien et que Dieu souhaitait qu’il s’en occupât.

Clorivière a la conviction ferme que cette pensée ne vient pas de lui : « L’impression que fit sur lui cette lumière, ne lui permit pas de douter qu’elle ne vint de Dieu, et qu’il ne fut appelé à réaliser le plan qui lui était révélé. Il s’étonna seulement que le souverain Maître eut dénié jeter les yeux sur un instrument si vil, pour une entreprise aussi grande. Mais, plein de confiance dans la puissance et la bonté infinie, il s’offrit à Dieu pour qu’il fit de lui et par lui tout ce qui serait conforme à son bon plaisir » (D.C. p.15 ss). Il se trouve dans la situation qu’évoque Ignace dans les Exercices spirituels quand il parle de « consolation sans cause ». Il accueille humblement cette proposition, sûr qu’elle ne peut venir que de Dieu seul, tant elle est claire. Il est également convaincu que l’idée de cette fondation ne le concerne pas lui seul, mais vaut pour l’Eglise entière. Dès lors, il en parle le jour même à son accompagnateur Étienne Engerran qui dirige l’école cathédrale de Saint-Malo. Celui-ci le confirme dans l’idée qu’il s’agit d’un projet venant de Dieu et l’invite à le mettre par écrit.

Se mettant encore à l’ouvrage le jour même, il découvre dans un mouvement intérieur que son projet envisagé pour les hommes devrait également convenir pour les femmes. Cette seconde inspiration lui donne la manière de réaliser son plan.

Fort de ce que ce plan concernait toute l’Eglise, Clorivière envisage de le soumettre non seulement à l’évêque du diocèse, mais également au pape, raison pour laquelle il placera en tête de ses divers textes une supplique au pape.

Le 18 août, le plan de la société masculine est achevé ; 10 jours plus tard, soit le 27 août, celui de la société féminine est terminé et communiqué à Adélaïde de Cicé avec qui il fondera bientôt la société des Filles du Cœur de Marie.

Le souci constant de Clorivière est de réunir des hommes, en ce qui concerne ce premier projet, en une société dont l’unique raison serait de « promouvoir la vie chrétienne et d’aider au salut du prochain par toutes sortes de services et de travaux » (Doc. Hist. p 52). Le projet est digne de l’ambition d’Ignace qui avait créé la Compagnie de Jésus pour aider au salut des âmes et pas uniquement pour desservir un secteur pastoral limité ; l’ambition est universelle.

La mise en œuvre du projet ne se fera pas sans difficultés : certains y verront une tentative de ressusciter la Compagnie, d’autres craindront des problèmes avec les évêques.

L’histoire de la fondation a été relatée ailleurs. Attardons-nous seulement au travail de relecture et de mémoire que Clorivière fait de son expérience au cours de l’oraison.

Nous voyons que sa relecture de l’événement situe celui-ci dans une certaine continuité. Les circonstances historiques lui ont fait envisager un départ comme missionnaire jésuite vers le Maryland, colonie anglaise et donc protestante, redevenue par la résolution du conflit entre la France victorieuse et l’Angleterre défaite, une colonie française. Il se joindrait à son ami jésuite, John Caroll , envoyez comme évêque dans cette contrée. La vision, dans une continuité missionnaire, lui fait pressentir qu’il pourrait utilement servir « les âmes » et son Seigneur, en œuvrant, à partir de la France, dans tout l’univers.

L’appel perçu dans sa prière élargit considérablement sa perspective : il s’agit, non plus simplement d’être au service d’une population locale et lointaine, mais de servir l’Eglise entière. L’appel ne présente pas un caractère extraordinaire ; il n’est que le déploiement du service de Dieu qu’il souhaitait accomplir dans la ligne de tant d’autres de ses anciens compagnons, lancés par Ignace sur les routes du monde.

Ce qu’il a entrevu dans sa prière ordinaire et quotidienne est pour lui source d’une grande joie et de paix : il lui semble naturel de répondre à cet appel.

Toutefois, afin d’éviter un emballement passager, auquel le « mortel ennemi de la nature humaine » (Satan) le soumettrait, il s’en remet immédiatement et humblement au jugement de son accompagnateur. Celui-ci va confirmer ce qu’il a entrevu et l’inviter à y répondre sans délai. Ce à quoi il se soumet de bonne grâce, sans redouter inutilement les difficultés qui pourraient surgir.

La confirmation de son intuition et les premières consolations qu’il éprouve, l’aide à passer outre les objections de toutes natures venant de ses détracteurs dans l’Eglise ou des circonstances historiques qui le conduiront en prison, des lenteurs humaines et  institutionnelles.

Les trois principales relations de l’événement de la Fosse-Hingant soulignent l’importance d’une relecture qui permet approfondissement, consolation, confirmation du projet entrevu qui devient expression de la volonté divine.

Michel Van Herck, pcj

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Questions

–          Dans la prière, nous viennent des pensées diverses. Cherchons-nous à voir si elles sont de Dieu, de nous-mêmes, du bon esprit ou du mauvais esprit ?

–          Comment examinons-nous une intuition qui nous vient dans la prière ou à partir d’un événement ?

–          Comment relions-nous ce projet à la perspective générale de notre vie ?

–          Prenons nous le temps de faire mémoire des événements, petits ou grands, qui surgissent dans notre vie ?

novembre 17, 2019

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