Obéïr par amour

           Ce caractère de son Cœur se fait apercevoir dans tous ses mystères, et surtout dans celui de sa mort et de sa croix « Il s’est humilié et s’est fait obéissant jusqu’à la mort, et jusqu’à la mort de la Croix” (Ph 2,8).

           Et remarquons le bien, d’après ce que nous dit l’Apôtre, l’obéissance le guide en tout. S’il meurt, s’il subit tout ce que la mort et les tourments ont de plus humiliant et de plus cruel, il le fait pour obéir à l’ordre qu’il en a reçu de son Père, et pour nous donner, par là, l’exemple le plus parfait de l’obéissance : « Je fais ainsi parce que mon Père me l’a ordonné » (Jn 14, 31). Et comme si c’eût été peu pour lui d’obéir à son Père, et de connaître immédiatement de lui sa volonté, il veut obéir aux hommes, et que la volonté de son Père lui soit intimée par eux.

           Toute sa vie est un acte continuel d’obéissance. Il naît en obéissant à la loi d’un prince idolâtre ; depuis sa naissance jusqu’à sa mort, il obéit dans tous ces points à la loi de Moïse ; pendant trente ans de sa vie, il obéit à Marie à Joseph ; dans sa vie publique, il obéit jusqu’à ses disciples : « Je suis au milieu de vous comme celui qui sert » (Lc 22, 27), à la malignité de ses ennemis, à ceux qui lèvent les impôts. À la fin de sa carrière mortelle, il obéit à la fureur des soldats qui se saisissent de lui, aux juges qui le condamnent à mort, aux bourreaux, qui lui commandent de s’étendre sur la croix ; et c’est ainsi que se vérifie cette parole de l’Apôtre : « Il s’est fait obéissant jusqu’à la mort, et jusqu’à la mort de la croix » (Ph 2, 8).

           Ces traits qui caractérisent le Cœur de Jésus et qui pareillement, ont caractérisé le Cœur de Marie, doivent aussi caractériser le nôtre.

             Des Sociétés qui portent leur nom ; tous les membres qui composent ces Sociétés, doivent arborer l’étendard de leur chef, planter sa croix dans leur cœur l’estimer, l’aimer, l’embrasser étroitement, et la choisir, par préférence, comme il l’a choisie lui-même.

                                                          Première lettre circulaire, 14 février 1799, éd.à Paris, 1935 pp 24–25

Les propos de notre fondateur nous paraissent sans doute difficiles à recevoir. En mystique, il nous redit que l’obéissance est un mystère à vivre. Il s’agit d’entrer progressivement dans une Société (des Prêtres du cœur de Jésus) dont la hiérarchie de valeurs ne s’établit pas selon les évidences humaines, mais selon une disposition divine dont notre raison n’a pas l’initiative ni ne la régit.

 

Un mystère douloureux.

Apprendre à obéir en ayant pour modèle l’obéissance du Christ nous plonge dans une nuit où nous avons l’impression de nous perdre, car il s’agit d’exercer notre liberté et notre jugement selon des vues qui ne sont pas les nôtres. Nous donner entièrement au Christ et chercher à imiter ses sentiments par amour peut être désiré, mais c’est une entreprise douloureuse, car elle peut nous atteindre davantage que ne le ferait un simple abandon de choses matérielles. Comment ne pas penser à la parole de Jésus à Pierre « un autre de ceindra et te conduira là où tu ne voudrais pas » (Jn 21, 18). ” Un autre de ceindra » cela signifie accepter une contrainte venant des hommes ou d’événements que nous ne pouvons pas maîtriser ou auxquels nous ne pouvons pas nous soustraire.

Obéir implique l’exercice de notre jugement mais aussi une confiance qu’on pourrait qualifier d’aveugle. Cet aveuglement n’est pas à comprendre comme une aliénation de notre intelligence, une sorte de suicide spirituel. Il n’est pas non plus de l’irresponsabilité ou un esclavage aveugle devant l’évidence ou devant une autorité arbitraire, qu’elle soit religieuse ou civile.

 

Mourir pour vivre.

L’obéissance dont nous parle P. de Clorivière s’enracine en profondeur dans ce que les auteurs spirituels nomment « l’abnégation chrétienne ». Il faut mourir pour renaître, dit Jésus dans l’Évangile. Mourir à toutes les formes d’égoïsme pour renaître à la grâce qui édifie l’homme nouveau, mourir avec le Christ en croix pour renaître et participer à sa gloire.

L’obéissance, selon le Christ, reste sourde à toutes les difficultés et aux objections qui peuvent nous assaillir au moment où un ordre, un choix s’imposent. Ces objections viennent de notre sensibilité qui est atteinte de manière souvent irraisonnée et superficielle. Y céder peut nous engager sur une voie de lâcheté et d’inertie. La confiance placée dans le Christ qui est à nos côtés doit apaiser ces mouvements désordonnés. Recevoir un ordre d’une autorité ou être affronté un événement imprévu nous conduit à répondre à une question que nous ne nous étions pas posée et à avoir une attitude humble et accueillante.

 

Obéissance aveugle.

Dans une perspective de foi, l’obéissance peut aller à l’encontre de ce que nous souhaitons spontanément pour préserver notre santé, connaître le succès, garantir notre réputation, répondre à nos goûts, à nos désirs, à nos projets, à notre façon habituelle de juger. Autant de sacrifices auxquels consentir pour ne plus nous attacher qu’au désir d’obéir pour plaire au Christ, comme, dans l’ordre humain, des parents consentent de tels choix par amour de leurs enfants ou de proches.

Dans ces cas, l’obéissant pratique un certain aveuglement sur lui-même pour se percevoir comme l’instrument de Dieu. Il s’agit d’une certaine manière d’être aveugle sur les qualités et les défauts de l’autorité et sur les mobiles des événements. S’appuyer pour obéir sur des motifs dont nous sommes finalement les juges, ce serait subtiliser la gloire de Dieu au profit d’idoles.

 

Une purification nécessaire.

L’obéissance dans la foi fait œuvre de purification en nous. Si elle a un aspect d’aveuglement, elle doit cependant rester attentive à la valeur d’un ordre donné ou du consentement à une situation qui s’impose, et elle doit refuser le péché. L’obéissance dans la foi reste attentive aux conséquences positives ou négatives de ce qu’elle induit. L’aveuglement dont nous parlons n’est pas de l’inconscience ou de l’inintelligence, comme pourrait l’être la foi du charbonnier.

Obéir c’est porter notre regard dans la foi, au-delà de l’enchaînement des causes et des effets. Ce n’est pas justifier notre décision de manière humainement désespérée ou en croyant que, de toute façon, Dieu saura utiliser notre décision prise dans la faiblesse, pour servir son projet. Il est certain que Dieu peut convertir en bien ce qui, au départ, est mal. L’obéissance dans la foi peut faire œuvre de purification en nous. Mais, si elle a un aspect d’aveuglement, elle ne doit pas pour autant annihiler notre conscience et nous laisser croire qu’un ordre ou une décision prise face un événement, puisse devenir bon parce que Dieu en modifierait finalement les effets ! Obéir ne consiste pas à croire que Dieu sera quand même servi parce qu’il se sera adapté à nos erreurs pour les transformer au profit de son Royaume.

 

Avec la force de l’Esprit Saint.

L’obéissance dans la foi purifie nos regards et nous place devant le mystère qui est le fondement de toute obéissance. L’Esprit- saint se manifeste par l’intermédiaire d’hommes et d’événements. S’il ne transforme pas magiquement un ordre ou un événement, il donne sa force, sa grâce, pour mener à bien ce qui est demandé ou provoqué. C’est en reconnaissant cette intervention de l’Esprit que nous pouvons sacrifier tous nos plans pour adhérer à celui de Dieu qui nous reste caché. Cette obéissance dans la foi, qualifiée « d’obéissance aveugle » est la parfaite obéissance en soumission à Dieu seul : « Père, non pas ma volonté, mais la tienne » dira Jésus au Jardin des Oliviers.

Ni la raison, ni notre zèle apostolique de prêtre ou de laïc, ni le sentiment d’efficacité ne sont les critères de la mission selon l’Esprit- saint, même si un désir « saint » inspiré par la grâce doit toujours être purifié par l’obéissance de la foi. Une telle obéissance n’est pas réservée à des êtres exceptionnels ou à des situations rares. Elle est proposée à tous ceux qui veulent suivre le Christ du plus près possible, comme nous le rappelle notre fondateur.

 

Michel Van Herck.

Questions pour un approfondissement ou/et un partage.

 

  • Quelles sont mes réactions aux propos de Clorivière ? Pourquoi ?
  • Relire en équipe une situation où j’ai eu à poser un acte d’obéissance (actes de l’autorité ecclésiastique, d’un responsable, situation qui se présentait à moi). Quelles sont mes réactions ? Mes pensées ? Mon choix ? Pourquoi ?
février 9, 2020

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