Pierre de Clorivière, un Européen ?

“Pourquoi pas dans tout l’univers ?” Cette question que le Père de Clorivière affrontera un jour dans la prière, alors qu’il s’interroge sur sa fondation, est vraisemblablement liée à ses origines. Même s’il a peu vécu à Saint-Malo, Pierre-Joseph avait du sang corsaire dans les veines, et la fréquentation du milieu des riches négociants malouins dont il était issu, n’a pu le laisser indifférent.

Un milieu ouvert: Saint-Malo.

A l’époque de sa naissance, en 1735, les Malouins vivent des revenus acquis précédemment grâce au commerce qu’ils avaient entretenu avec les colonies espagnoles des mers du Sud: Mexique, Bolivie, Pérou, Chili. Ils gardent aussi avec nostalgie le souvenir de la découverte par l’un de leurs compatriotes des îles Malouines (aujourd’hui appelées Falkland), ce qui leur avait ouvert un accès direct avec ces contrées lointaines.

Le milieu commerçant de notre fondateur était en relation avec l’Espagne, dont le port de Cadix servait de relais au trafic vers l’Amérique du sud, et il entretenait encore un fructueux commerce avec l’Angleterre.

Sur le plan plus spécifiquement chrétien, on peut penser que les noms des nombreux missionnaires partis de Saint-Malo pour évangéliser les Amériques et l’Asie, se gravèrent dans la mémoire du petit Pierre-Joseph. Depuis Jacques Cartier qui se voulait missionnaire jusqu’à monseigneur de Pontbriand, l’ancien vicaire général, et monseigneur Lebon, devenu vicaire apostolique du Siam, en passant par les récollets, les jésuites et les prêtres des Missions étrangères.

Orientations scolaires.

L’ouverture vers les autres nations dès la plus tendre enfance de Pierre-Joseph va se développer au cours des études qu’il entreprend.

Tout d’abord, il est envoyé faire ses études secondaires au collège anglais de Douai qui est dirigé par des bénédictins exilés suite au schisme de Henri VIII.

 S’il reprend davantage contact avec la culture française lorsqu’il entame à Paris des études supérieures de droit, c’est cependant avec l’intention de faire une carrière commerciale qui le mettrait au contact d’autres nations.

Trois ans plus tard, il entre chez les jésuites dont le noviciat garde le souvenir des glorieux ainés martyrs en Amérique du nord: Isaac Jogues, Gabriel Lallemant et Charles Garnier.

Après la dissolution de la Compagnie en France et la fermeture du collège de Compiègne où il avait été envoyé comme “régent” c’est-à-dire comme professeur, Clorivière opte pour la province d’Angleterre. Celle-ci n’était guère développée en Grande Bretagne, mais elle disposait d’établissement sur le continent, ainsi, semble-t-il, que dans les colonies anglaises d’outre-Atlantique, au Maryland. C’est ainsi que Clorivière devient pour un temps Liégeois.

A Liège.

C’est donc en juillet 1762 que Clorivière arrive à Liège (Belgique actuelle) où les jésuites bénéficient de la protection du Prince-évêque. Entre le mois de septembre 1762 et celui d’octobre 1763, il y reçoit successivement la tonsure et les ordres mineurs et il est envoyé à Cologne pour s’y voir conférer les ordres majeurs. Il restera encore trois ans à Liège pour y poursuivre ses études de théologie.

Durant cette période, il fait la connaissance de l’Américain John Carroll qui enseigne la physique. Ce jésuite appartenait à l’aristocratie du Maryland et eut un frère signataire de la Déclaration d’indépendance des futurs Etats-Unis. Clorivière se lie d’amitié avec lui et restera en relation avec lui après qu’il fût retourné aux Etats-Unis pour en être le premier évêque.

A Gand.

En mai 1766, Clorivière quitte Liège où il vient d’achever son scolasticat, pour Gand où il doit faire son “troisième an”. Il fait une grande partie du chemin à pied, éprouvant quelque difficulté à se faire comprendre des autochtones et passant par Tongres, Hasselt, Diest, Montaigu et Bruxelles.

En réalité son “troisième an” se réduit aux trente jours des Exercices de St Ignace. Gageons que son expérience de la culture flamande fut brève. Ce n’était pas la langue et la culture usitées des Bons Pères, et Clorivière ne doit guère s’y être essayé, d’autant plus qu’il était préoccupé par le ministère qui allait bientôt lui être confié et le handicap dont il souffrait depuis sa jeunesse, le bégaiement.

A Londres.

Le Canada dont il avait rêvé durant des années lui étant fermé depuis le traité de Paris, il est envoyé à Londres. Son nouveau supérieur commence par lui faire suivre un traitement chez un spécialiste du langage qui le guérit partiellement de son handicap. Durant quelques mois, Clorivière peut alors diriger l’école de Hammersmith et s’occuper de la bibliothèque provinciale, jusqu’à ce qu’il tombe gravement malade physiquement et psychiquement.

A Gand.

Après sa guérison, il est renvoyé en Belgique, à Gand, où on le retrouve assistant du maître des novices. Cependant son bégaiement a repris et le handicape toujours dans son ministère auprès des novices mais aussi auprès des soldats hospitalisés à la Bijloke.

A Bruxelles.

En mai 177O, Clorivière est nommé aumônier des bénédictines anglaises de Bruxelles. Ces religieuses exilées éduquaient les jeunes catholiques anglaises qui avaient fui leur patrie par fidélité au catholicisme. Connu sous le nom de Peter Rivers (anglicisation de son nom), Clorivière célèbre pour les moniales, confesse et prêche en faisant lire par une moniale, en raison de son bégaiement, les méditations qu’il écrivait. Les archives ecclésiastiques ont livré récemment la signature de Clorivière au bas d’un acte de baptême.

Le 21 juillet 1773, le pape supprime la Compagnie dans le monde entier. Clorivière se rend à Liège pour y prononcer ses voeux solennels. Il restera encore à Bruxelles quelques temps, jusqu’à ce qu’un ordre d’expulsion le contraigne à rentrer en France le 18 juillet 1785.

En France.

En France, Clorivière connaît quelques années de vie publique avec des ministères à Paris, à Paramé et à Dinan. Il entre ensuite dans une longue période de vie cachée – trente ans- qu’inaugure la Révolution. C’est pour Clorivière un temps d’approfondissement, d’enracinement et de voyage intérieur: il y développe ses intuitions, tout en restant au contact du monde extérieur par le courrier et les estafettes nombreuses qui l’entourent.

Franco-russe.

En 18O4, alors qu’il est toujours prisonnier, notre fondateur redevient jésuite en entrant dans la province de Russie. Il avait en effet pu être mis en contact avec le Préposé général de la Compagnie qui vivait en Russie. Celui-ci l’autorise à renouveler ses voeux et à rester en France. C’est ainsi qu’après sa libération, Clorivière est appelé à refonder la Compagnie, avant de s’éteindre quelques années plus tard.

                                      *****

Ce bref parcours de la vie de notre fondateur n’a d’autre prétention que de souligner comment il s’est ouvert au monde à partir de son enfance malouine. Il serait présomptueux d’en faire un européen au sens actuel du terme. S’il a voyagé, c’est essentiellement dans une partie de l’Europe du nord. S’il s’est ouvert à d’autres cultures, c’est surtout à celle des pays anglo-saxons, et plus particulièrement à la culture anglaise dont il maîtrisait bien la langue. Il eût aussi à assimiler la nouvelle culture qui s’était développée durant la Révolution.

Le parcours effectué est sommaire et partiel. On l’approfondira en reprenant les écrits de F.Morlot (Pierre de Clorivière, DDB.199O), l’article de P. Vallin paru après le Colloque Clorivière de novembre 1985 (Christus N° 131,pp 9-22) et celui de M. Leutellier dans les Actes du Colloque de 1991,pp.7 et suiv.

Michel Van Herck PCJ. C.U. 8-1998

juillet 30, 2020

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