Prière et concentration

« Avec tous mes soucis, je n’arrive pas à me concentrer ! »Qui n’a pas dit un jour cette phrase, de guerre lasse, à la manière du psalmiste : Pourquoi, Seigneur, es-tu si loin? Pourquoi te cacher aux jours d’angoisse ? (Psaume 9b, 1)

Nous avions tant de générosité pour nous lancer dans l’oraison. Nous avions été stimulés au cours d’une retraite ou parce que nous l’avons découverte un jour comme nécessaire à notre vie quotidienne. Et puis nous nous y sommes mis courageusement ! Et l’arrivée d’une grave contrariété ou la présence de multiples soucis a bouché l’horizon et occupé tout le terrain de l’intériorité. Se recueillir nous est devenu impossible. Tout remonte en nous. Le combat pour tenir peut être terrible. Nous nous décourageons, comme si la vie spirituelle était étouffée. Le semeur a-t-il semé dans les ronces de notre personnalité anxieuse ? Celui qui a reçu la semence dans les ronces, c’est celui qui entend la Parole ; mais le souci du monde et la séduction de la richesse étouffent la Parole, qui ne donne pas de fruit (Mt 13, 22). Mais le souci d’un parent âgé, d’un enfant malade ou d’une paroisse déchirée par des conflits est-il un souci du monde ? N’est-ce pas le souci du Royaume lui-même ? Les faits sont là: nous sommes inquiets et nous n’arrivons pas à vivre cette parole de Jésus : Ne vous inquiétez pas pour ce que vous mangerez, ni de quoi vous vous vêtirez (Mt 6, 25).

Comment vivre les inquiétudes dans l’oraison ? D’abord il faut faire droit à la présence de ces inquiétudes dans notre vie. Elles ont le droit d’être : nous sommes dans le monde et liés à de multiples personnes, à l’écoute de leurs problèmes qui nous laissent dans l’intranquillité. C’est notre pain quotidien. Consentons à le recevoir, même si c’est parfois dur. En ce sens, il faut penser l’oraison « pour » les personnes qui ont de multiples soucis. François de Sales, au XVIème siècle, proposant l’oraison pour toute personne dans le monde, écrivait : « le soin et la diligence que nous devons avoir de nos affaires sont choses bien différentes du trouble, du souci et de l’empressement. Le soin et la diligence peuvent être accompagnés de tranquillité d’esprit puisqu’ils relèvent de la charité, tandis que le trouble et l’agitation seraient totalement contraires à leur félicité. En toute vos affaires, appuyez-vous totalement sur la Providence qui, seule, peut les faire réussir. Collaborez doucement avec elle » (Introduction à la vie dévote, 3ème partie, ch. 10)

Avant de parler de l’oraison, parlons de transformation spirituelle, à vivre avant ou pendant l’oraison. A propos des affaires occupant notre vie, François de Sales dit dans le même chapitre : « Recevez donc celles qui vous arriveront, en paix, et tâchez de les faire par ordre, l’une après l’autre ». La conversion spirituelle vise à décider de tout recevoir dans la paix et de ne pas laisser notre intériorité être empoisonnée par les soucis. Cette décision est une décision première. Elle est pleine d’humilité et s’ouvre au Seigneur pour qu’il nous aide dans ce travail sur nous-mêmes. Voilà ce qu’est collaborer avec la Providence. Si notre vie de prière ne conduit pas à des décisions intérieures concernant la vie et notre manière d’y être présent, elle risque de ne pas progresser. Elle sera aussi pénible que notre vie et les fruits ne viendront pas. Vie et prière émanent de la même personne croyante!

Qu’en est-il maintenant de la prière ? Évoquons plusieurs attitudes :

D’abord ne pas lâcher l’oraison. Déterminer un temps (peut-être plus court) pour l’oraison, mais en le vivant jusqu’au bout. Ne pas quitter : telle est l’insistance de Sainte Thérèse d’Avila, elle-même aux prises avec de nombreux soucis, notamment dans ses fondations.

Ensuite vivre le moment présent et y être attentif, paisiblement, car toute tension devient vite insupportable.  Pour cela, on pourra s’aider de moyens très humains : écouter le silence, sentir l’air entrant dans ses poumons, suivre sa respiration (inspir-expir), sentir les diverses parties de son corps de haut en bas ; bref être là, présent à soi dans le réel, dans sa sensibilité et non dans un acte cérébral; puis se tourner intérieurement vers le Seigneur. C’est cet acte-là qui est prière, rencontre d’un Autre que nous. Nous entrainons alors notre esprit ailleurs que dans nos soucis, vers le Seigneur Jésus qui est au ciel, assis à la droite du Père. L’intériorité « monte » ainsi vers la Trinité. Faisons-le avec l’offrande de notre personne agacée, inquiète, cette personne qui attend la délivrance : Écoute, Seigneur, je t’appelle ! Pitié ! Réponds-moi ! Mon cœur m’a redit ta parole : « Cherchez ma face ». C’est ta face, Seigneur, que je cherche : ne me cache pas ta face. (Psaume 26, 7-9).

Même en faisant cela, souvent les soucis reviennent avec insistance. Le recueillement veut faire de la place au Seigneur et dans ce détachement, un vide se fait et tout remonte.  A ce moment-là, il faut consentir devant Dieu, à être ainsi mangé par les soucis, n’en pouvant plus ; les déposer en Lui, en lui disant notre impuissance à les résoudre, et revenir sans arrêt au présent. Ce mouvement incessant de retour au présent, sans tension, demande une détermination et un combat spirituel. Quelquefois la paix vient, d’autres fois non ! Nous patientons, dans l’attente d’une libération par Dieu. Cela forge progressivement en nous le lien intime au Seigneur, le détachement progressif des soucis. Ainsi grandit notre unification intérieure dans le Seigneur.

Quelquefois, il sera judicieux de prendre assez vite un texte d’Ecriture comme aide pour rester en présence du Seigneur, en étant attentif à la lettre de la parole de Dieu à y revenir sans arrêt.

Bref, ne pas se tendre, mais affronter la « non-envie » de prier en se mettant en prière tout de même, avec détermination et calme, confiant son mal-être à sa force et à son amour. Ignace de Loyola dans une de ses lettres (à Jérôme Vines, le 17 novembre 1555), exprime ce rapport spirituel à nos actions. Lisons-le en pensant au rapport à la prière : « Il me semble que vous devriez vous résoudre à faire avec calme ce que vous pouvez. Ne soyez pas inquiet de tout, mais abandonnez à la divine Providence ce que vous ne pouvez accomplir par vous-même. Sont agréables à Dieu notre soin et notre sollicitude raisonnables pour mener à bien les affaires dont nous devons nous occuper par devoir. L’anxiété et l’inquiétude de l’esprit ne plaisent point à Dieu. Le Seigneur veut que nos limites et nos faiblesses prennent appui en sa force et en sa toute-puissance ; il veut nous voir croire que sa bonté peut suppléer à l’imperfection de nos moyens. »

Gardons patience, tout en restant dans le lien de confiance au Seigneur ! Il viendra ‘à son heure’ !

P. Jean-Michel Moysan,
PCJ.

juin 26, 2019

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